Ève Chiapello

La contestation du capitalisme et l'histoire du management

ANALYSE

L'histoire du management est indissociable de celle de la critique de l'entreprise et du capitalisme depuis le milieu du XIXe siècle. De l'interaction avec les différentes critiques sont nées des formes de management historiquement datées.L'histoire du management est bien sûr indissociable de celle des techniques. Elle l'est tout autant, de façon très profonde quoique moins apparente, de l'histoire de la critique de l'entreprise et du capitalisme. En fait une grande partie des innovations sociales et des nouveaux modes d'organisation du travail a d'abord été pensée par des réformateurs que leurs contemporains qualifiaient parfois d'utopistes, expérimentée par initiative ouvrière à l'encontre de la volonté patronale, avant d'être mise en pratique et favorisée par des dirigeants d'entreprise éclairés ou inscrite dans la loi. Replacé dans cette perspective, le management doit être pensé comme une production de compromis entre des exigences de rentabilité et d'adaptation aux données techniques de l'activité économique, d'une part, et des exigences sociales et morales variables selon les époques, d'autre part. Quels liens peut-on observer entre les pratiques de management et l'évolution de la critique du capitalisme depuis le milieu du XIXe siècle ? Depuis cette époque, on peut identifier schématiquement quatre grands courants critiques du capitalisme qui se subdivisent en fait en différentes sous-tendances, plus ou moins proches des autres courants, et qui produisent dans leur interaction diverses hybridations.

Le premier, que nous appellerons « la critique conservatrice », associe une critique du salariat et des modes de gestion capitalistes à une critique de la Révolution française et des valeurs individualistes de liberté et d'égalité. Les tenants de ce courant regrettent souvent l'ancienne société d'ordre. Ils attachent de l'importance à la hiérarchie sociale, combattent comme une chimère l'idée d'égalité mais veulent associer l'inégalité à une solidarité et à des devoirs réciproques des différents Etats entre eux, tant au sein de la famille que de la communauté locale ou de l'entreprise. Ils ont la nostalgie des corporations qui réunissaient patrons et salariés dans la même organisation et jugent destructrice la lutte des classes. Ce courant disparate regroupe notamment les catholiques sociaux, les corporatistes des années 1930, dont certaines idées ont été mises en pratique par Vichy, et une partie du mouvement coopératif.

Nous appellerons le second courant la « critique sociale ». C'est sans aucun doute le plus prolifique. Il prend racine dans le socialisme naissant, pour qui le problème principal est la misère de la condition salariale et la division progressive de la société en deux groupes antagonistes, les capitalistes et les prolétaires. La critique sociale dénonce la propriété privée et le profit. Elle est multiple, traversée par des sous-tendances qui s'entre-déchirent, sur la question du rôle et de l'utilité de l'Etat, des syndicats, de la grève générale, de la révolution ou de la réforme, de l'importance relative de la liberté comme principe d'organisation sociale... Elle prendra une ampleur sans précédent avec les travaux et les positions militantes de Karl Marx par rapport auxquels tous seront tenus de se positionner. La critique sociale admet néanmoins dans son sein des tenants non marxistes dont les plus notables, historiquement, sont les technocrates sociaux issus sur la longue période du saint-simonisme et qui seront planistes dans les années 1930, puis keynésiens après la Deuxième Guerre mondiale ; ils pensent que seul le progrès technique et économique apportera le progrès social et que l'Etat et ses ingénieurs peuvent et doivent intervenir dans l'économie pour la rationaliser et éviter qu'elle ne produise des désastres sociaux.

La critique conservatrice et la critique sociale se retrouvent quand il s'agit de critiquer le salariat ou l'indignité des conditions de vie ouvrières. Elles s'opposent en revanche sur les questions de l'égalité, du respect des traditions, de la religion ou de la nature des rapports possibles entre les classes.

La troisième critique, que nous nommons la « critique artiste », naît également au milieu du XIXe siècle. Elle est le fait, d'abord, d'artistes et d'écrivains qui critiquent le matérialisme, l'utilitarisme et le rationalisme ambiants. Ils rêvent d'un mode de vie délivré de toute oppression et célèbrent les vertus de l'imagination et la créativité. La bohème ou le dandysme leur permet de mener une vie alternative marquée par le déni de l'argent. Ils se moquent de l'étroitesse et de la mesquinerie des modes de vie bourgeois. Malgré son nom, la critique artiste n'est pas le fait de tous les artistes, ni uniquement des artistes. Elle influencera fortement les travaux de l'école de Francfort en s'hybridant avec la critique sociale, elle marque plus près de nous la pensée situationniste dans les années 1960. Les étudiants lui seront particulièrement sensibles jusqu'à ce qu'elle devienne une force sociale majeure lors des événements de Mai 1968. La critique artiste peut faire alliance avec la critique conservatrice quand il s'agit de critiquer la marchandisation croissante et le désenchantement du monde, l'inauthenticité des modes de vie bourgeois, mais elle s'y oppose avec vigueur sur la question de l'individualisme qui heurte de plein fouet l'adhésion conservatrice à une société d'ordre, ou encore sur la valeur de la famille. La critique artiste cheminera facilement avec une critique sociale de tendance anarchiste ou libertaire, qui place comme elle la liberté au-dessus de tout, mais sera mal à l'aise avec une critique sociale réclamant un Etat fort, voire une dictature. Le matérialisme de la critique sociale et sa mise au premier plan de la dimension économique sont également un point de désaccord entre les deux critiques.

La « critique écologique »

La quatrième critique naît au XXe siècle. Elle prend racine, après presque trois siècles de technophilie, dans une approche pessimiste de la technique dont le développement, difficile à contrôler, tend à mettre en danger l'humanité sur une échelle encore jamais atteinte. Il s'agit de la « critique écologique » qui commença à être une force sociale à partir du milieu des années 1970 à l'occasion notamment des rassemblements antinucléaires et qui n'a cessé depuis de se renforcer. La critique écologique se marie habituellement avec l'une ou l'autre des trois critiques plus anciennes. Mais il faut la considérer comme une critique différente car ses thèmes principaux d'indignation sont radicalement nouveaux. Elle ne se borne pas en effet à déplorer la destruction des paysages, le manque d'hygiène des nouvelles concentrations de population ou la laideur du monde industriel, ce que l'on entendait déjà dénoncer au XIXe siècle, mais qui semblait pouvoir être « réparé » par des politiques adéquates. La « critique écologique » est plus alarmante : elle souligne, d'une part, l'irréversibilité des altérations que l'activité des hommes fait subir à la terre, à son patrimoine génétique et à son écosystème, et, d'autre part, l'impossibilité de poursuivre et d'étendre à l'ensemble du monde le mode de développement qui fut celui de l'Occident capitaliste.

Ces quatre critiques ont été et sont toujours portées par des mouvements sociaux, des associations, des syndicats, des ONG, des partis politiques qui s'opposent aux pratiques des entreprises de leur temps. Elles ne sont pas toutes aussi présentes et menaçantes pour les entreprises selon les époques. La critique conservatrice a marqué le paysage social et politique du Second Empire aux années 1940. Elle ne survit plus aujourd'hui en France que sous une forme très détériorée dans certains mouvements d'extrême droite peu préoccupés de réforme de l'entreprise. Les trois autres critiques restent actives mais leurs influences respectives se sont succédé au cours du temps. La critique sociale a quasiment dominé l'imagination réformatrice de la toute fin du XIXe siècle aux années 1960, la critique artiste quant à elle a connu sa période de plus grande influence pendant les trois dernières décennies du XXe siècle et c'est désormais avec la critique écologique que les entreprises vont devoir compter.

De l'interaction avec les différentes critiques sont nées des formes de management historiquement datées. La critique conservatrice inspira largement les politiques sociales et les modes de gestion de la main-d'oeuvre des patrons paternalistes. Au niveau politique, on lui doit les premières lois sur les accidents du travail, le développement du logement social, de la prévoyance sociale en ce qui concerne la maladie ou la retraite. La critique sociale exerça son action sur la durée du travail et le niveau des salaires ; elle inspira une bonne partie du droit du travail, obtint la généralisation du principe de négociation patronat-syndicat, déboucha sur la gestion paritaire des organismes sociaux. Elle inspira fortement les politiques keynésiennes de l'Etat et les pratiques de planification à long terme des entreprises pendant les Trente Glorieuses. La critique artiste accompagna quant à elle la transformation du travail vers plus de flexibilité et de mobilité depuis les années 1970. Son anti-autoritarisme alimenta les nouveaux modes de gestion fondés sur une réduction du nombre de niveaux hiérarchiques, le développement de l'autonomie au travail, l'éclatement des grandes technostructures en flottilles d'entreprises beaucoup plus malléables. Elle fut également écoutée en ce qui concerne le refus de destins professionnels tous tracés. Désormais, il faut changer, s'adapter, apprendre toute sa vie, ce qui ne serait vu que comme un progrès vers un travail moins routinier et plus épanouissant si cette nouvelle injonction ne s'était accompagnée d'un développement de la précarité sans précédent et de la marginalisation d'un nombre important de salariés peu équipés pour tirer profit du nouveau monde. Notre hypothèse est que ce qui se joue aujourd'hui est une incorporation progressive aux modes de gestion des revendications de la critique écologique. Les changements déjà effectués au nom du développement durable ne sont rien par rapport à la révolution qu'il faut attendre d'une prise au sérieux de l'impératif à moyen terme de transformer en profondeur notre mode de croissance.

A chaque période, les entreprises ont non seulement su s'adapter aux changements consécutifs à l'incorporation dans leurs modes de gestion des réformes - qui leur étaient suggérées par les mouvements sociaux ou imposées par la loi -, mais elles en ont aussi souvent tiré un profit conséquent voire, tout simplement, la possibilité de survivre. Ces réformes leur ont non seulement permis de disposer d'une main-d'oeuvre plus adaptée aux besoins de la production (par exemple fidélisée et produite en interne dans le cas du paternalisme ; plus créative, plus éduquée, plus orientée vers l'international et plus adaptable dans le cas du néo-management), mais aussi de soutenir l'adhésion des salariés et des consommateurs sans laquelle elles ne pourraient tout simplement pas fonctionner. L'histoire du management ne peut ainsi pas être séparée de l'histoire de sa critique, et ce sont souvent les idées marginales d'aujourd'hui qui font naître les pratiques dominantes de demain. Les dirigeants soucieux d'avant-garde et d'innovations managériales susceptibles de leur donner une avance sur les autres tireront, dès lors, un grand profit à prendre au sérieux les mouvements critiques, pas seulement comme forces d'opposition mais aussi de proposition ·

RÉSUMÉ

L'histoire du management est aussi l'histoire de l'incorporation aux modes de gestion de propositions issues des mouvements critiques de l'entreprise et du capitalisme.

 


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