A.MARSHALL (1842- 1924)

D'origine modeste, il gravit les échelons universitaires jusqu'à devenir Professeur à l'Université de Cambridge. Il a apporté des contributions décisives à la théorie de la firme et une théorie synthétique de l'équilibre partiel. Il développe encore la dimension temporelle de l'analyse néo- classique, branche qui deviendra dominante par rapport à l'analyse axiomatique des choix. Son principal ouvrage est "Principles of economics, an introductory volume" (1890), qui connaîtra huit rééditions du vivant de l'auteur.

" The great master who was also a masterful man - to some pontifical - made almost the whole of the rising generations of English economists, his pupils and followers". ( Schumpeter, HEA, p. 833).

Il est particulièrement utile de lire la préface à la première édition (absente des traductions françaises), qui traite du principe de continuité et de l'appendice C où il rend hommage à la sociologie de l'époque ( Auguste Comte et surtout Herbert Spencer).
L' oeuvre de Marshall est ainsi déterminée par une conception de la société, largement influencée par l'organicisme social, d'où son influence sur l'anthropologie ( Herkovits) et son rejet partiel par des auteurs tels que Samuelson.

a) Conception générale de la société et de l'économie.

Une citation est apposée sur la couverture des Principles: "Natura non facit saltum" que l'on trouve déjà chez Petty et antérieurement chez Bacon. Ce naturalisme social est caractéristique de son projet.

La société Marshallienne est comprise comme un organisme social où l'adaptation (fitness) à la compétition ( struggle for life) est le principal problème. Cette organisation industrielle sociobiologique donne lieu à plusieurs chapitres du Livre IV ( VIII à XII) des Principes.

" The Mecca of the economics lies in economic biology rather than in economic dynamics " ( préface à la 8° édition).

Marshall peut -il éviter de réduire la société humaine à une collection d' individus de l'espèce humaine ?

La même question doit être posée pour les auteurs de l'époque, Marx ou Marshall tant la lecture de l'Origine des Espèces de Charles Darwin peut être effectuée sur plusieurs registres. Apparemment, Darwin qui traite surtout des animaux et des espèces domestiques n'évite pas ce piège:

"Dans un pays bien peuplé, la sélection naturelle agissant principalement par la concurrence des habitants ne peut déterminer leur degré de perfection que relativement aux types du pays. Aussi, les habitants d'une région plus petite disparaissent généralement devant ceux d'une région plus grande. Dans cette dernière, en effet, il y a plus d'individus ayant des formes diverses, la concurrence est plus active et, par conséquent, le type de perfection est plus élevé. La sélection naturelle ne produit pas nécessairement la perfection absolue, état que, autant que nous en pouvons juger, on ne peut s'attendre à trouver nulle part. " ( Darwin, "L'origine des espèces", Chapitre 6, résumé)

Le principe de continuité

Une certaine morale semble accompagner les propos de Marshall qui fut radical au début avant de se convertir au libéralisme à la suite d'un voyage aux US : "L'économiste, comme tout autre doit se préoccuper des fins dernières de l'homme".

" Ethical forces are among those of which the economist has to to take account" ( préface à la 1° édition).

Les tentatives pour isoler un "homme économique" sans influence éthique ont été infructueuses.
En effet, comment tracer une différence entre les actions morales et toutes les actions à motivation altruiste. Il faut donc trouver entre les actions une certaine continuité, laquelle aura une dimension temporelle. On peut donc passer d'une action à une autre dans le temps ( " itself absolutely continuous"). Cette continuité pourrait être interprétée dans les termes de la sociobiologie de Spencer et trouve son fondement dans les Principes de la théorie mathématique de la Richesse de Cournot : " I was led attach great importance to the fact that our observations of nature, in the moral as in the physical world relate not so much to aggregate quantities , as to the increments of quantities... is a continuous function".

Le calcul en termes d'utilité marginale (expression reprise de Von Thünen, 1826, l'Etat isolé) est préféré au degré final d' utilité.

- Au delà du principe de continuité ( cf. l'axiome IV dans Malinvaud, comme possibilité de passer du calcul axiomatique des choix au calcul différentiel) , la réflexion Marshallienne sur le temps est surtout connue comme réflexion sur la période.

Temps analytique/ temps historique.

-La différence première a trait à la différence entre temps analytique et temps historique.

-Le temps analytique est conçu, à la manière d' Alfred Marshall (1890) en fonction de l'analyse de l'équilibre. Ainsi les périodes n'ont pas de valeur réelle et sont conçues pour l' analyse d'équilibres fictifs .

Ainsi, Marshall distingue:

-La période ultra- courte dite période du marché : le montant de l'offre est fixe.

- La "courte période", les quantités de production peuvent varier, mais la capacité de production est fixe.

- La "longue période", la capacité de production peut varier, mais le montant des ressources disponibles pour la branche est fixe, ainsi que l'état des techniques.

- La très longue période: les techniques varient avec elles la capacité de production.

Ces périodes n'ont pas de signification concrète. Il en est ainsi des "fictions" chronologiques utilisées par les théoriciens: jour (Robertson), semaine ( Hicks), année ( Sraffa).
L'exemple le plus connu est la "semaine" de John Hicks permettant l'équilibre temporaire: le premier jour (Lundi) se forment les prix capables d'égaliser la demande et l'offre de marchandises à délivrer dans la semaine.

Il ne sera pas ainsi paradoxal que la courte période (par variation attendue des rendements), soit plus longue que la "longue" période ( mise en oeuvre des investissements).

Une ambiguïté à propos de la définition de l'économie politique.

Selon Marshall ( I,1): " "L'Economie politique ou l'Economique est une étude de l'humanité dans l'activité ordinaire de la vie. Elle étudie ce qui, dans l'individu ou l'action sociale, est relié à la recherche et à l'utilisation des moyens matériels nécessités par le bien être".

"Political economy or economics is a study of mankind in the ordinary business of life; it examines that part of individual and social action which is most closely connected with the attainment and with the use of the material requisites of wellbeing."

Cette définition semble réaliste d'autant plus qu'il souligne qu'il n'étudie pas un homme économique mais "un homme fait de chair et de sang. (ibid p. 22), un homme égoïste mais qui peut se sacrifier pour sa famille.
Cela donnera lieu à une interprétation réaliste de la définition de Marshall, notamment de la part de Herskovits lors de la querelle entre économistes et anthropologues des années 1940. La suite de l’ouvrage montre aisément que l'auteur utilise non un économie réelle mais un cadre hypothétique.(Ex: Vol VI,I,5 l'étude des cas hypothétiques de l'action de la demande.)

b) Analyse de la valeur et de la répartition.

L'analyse de l'équilibre partiel permet une synthèse sur la valeur d'un part et la théorie de la firme d'autre part. Néanmoins si Marshall relie les salaires à la productivité marginale du travail, sa contribution au lien entre taux d'intérêt et capital est moins évidente. Il manque ainsi ( Blaug, P. 669) une théorie générale du prix des facteurs.

La valeur et les prix

"All wealth consists of desirable things" ( I,Ch 2)..."Utility is taken to be correlative to Desire and Want" (I, Ch. 3).

Comment trancher entre le principe du coût de production ( offre) et l 'utilité finale (demande)?

They "are undoubtely component parts of the one ruling law of supply and demand; each may be compared to one blade of a pair of scissors. When one blade is held still, and the cutting is effected by moving the other, we may say with careless brevity that the cutting is done by the second".

Marshall effectue une théorie symétrique de la valeur et des prix. Le prix est déterminé par le coût plutôt en longue période et par l'utilité surtout en courte période. On peut ainsi étudier l'interaction de l'offre/ la demande par rapport à un marché, indépendamment des autres marchés en utilisant la clause "ceteris paribus".

La courbe en U :

Les fonctions de demande et d'offre déterminent les courbes de demande et d'offre. La courbe en U des coûts de production est ce qui sera le plus critiqué ( Sraffa, 1925- 1926 dans son oeuvre.
Cette courbe permet de "réunir" la firme. En effet :

- Si le rendement était décroissant sans limite, la taille de la firme deviendrait infiniment petite.

- Si le rendement était croissant sans limite, la taille de la firme deviendrait infiniment grande.

Il faut donc que le rendement soit décroissant- croissant pour qu'il y ait équilibre dans la firme. D'où la courbe en U reliant coût marginal à la quantité produite.

L'association des deux phases (baisse du Cm et donc rendement croissant) et (hausse du Cm et donc rendement décroissant).

- Le rendement décroissant est lié à la hausse du degré d'utilisation d'un facteur (les autres facteurs restant constants).

- Le rendement croissant est lié aux conditions générales de la production, par ex. transports et communications, c'est à dire à la variation de tous les facteurs.

Un tel rendement croissant est de deux types:

- interne à la firme.

- externe à la firme (et joue alors sur l'ensemble des prix relatifs).

D'où la proposition de Marshall que le rendement croissant soit externe à la firme et interne à l'industrie. Sraffa note qu'il y a presque rien dans cette classe.

Prix d'équilibre

"Quand la demande et l'offre sont en équilibre, le montant de la marchandise qui est produite par unité de temps peut être appelée le montant d'équilibre, et le prix où il est vendu le prix d'équilibre. Un tel équilibre est stable.. " ( II, 3)

L'équilibre "normal" en concurrence pure et parfaite est une situation de référence mais Marshall s'interroge sur les cas du marché local et sur les imperfections de la concurrence. La méthode abstraite consiste à prendre un cas de référence puis à le compliquer par tous les cas d'exception possibles.

c) Eléments d'économie du bien être: surplus, rentes et externalités.

Marshall avance les idées de surplus du consommateur et du producteur.

- Le surplus ( équivalant à une rente dans la I° edition des Principes) du consommateur ( Blaug, p. 420) vient de ce qu'il a payé moins que ce qu'il était disposé à le faire. Il peut se transformer en surplus des consommateurs en négligeant les problèmes d'agrégation. On peut représenter cette rente au moyen d'une figure reliant les prix ( ordonnée) aux quantités ( abscisse) en postulant une droite de demande décroissante à partir d'un point A. Si le consommateur profite d'un point B au lieu du point A, il bénéficie d'une quantité supplémentaire du bien pour un prix moindre à celui qu'il escomptait; il existe ainsi un triangle de rente ABC.

- Le surplus des producteurs est lié ( Blaug, p. 453), au fait que certaines firmes, en courte période, peuvent obtenir des coûts plus bas que la firme marginale de la branche (cf. la rente différentielle de Ricardo) . On peut admettre dans le court terme que cela soit lié à un emplacement favorable ou à une gestion supérieure à la moyenne ou encore à des services particuliers.

Marshall utilise le terme de quasi rente (due aux prix) pour la distinguer de la rente due à la bonté de la nature. Une quasi rente particulière se forme quand l'entrepreneur continue d'utiliser des matériels déjà amortis.

Les économies externes sont liées aux utilités et désutilités que les firmes se rendent entre elles. Par exemple, elles peuvent profiter d 'un même bassin régional de main d'oeuvre ou encore d'un journal professionnel. L'analyse de ces économies externes ainsi que des rentes de producteurs conduit à envisager le rôle de la fiscalité ( cf. plus tard Pigou). L'Etat peut ainsi accroître le bien- être en taxant les branches à coût croissant et en subventionnant les branches à coût décroissant; cette proposition est contestée par Blaug.

d) importance de l'oeuvre de Marshall.

En définitive, l'importance de l'oeuvre de Marshall se mesure surtout aux propositions classiques de la statique micro- économique; statique qui contredit la référence évolutionnaire de son cadre de société.

Son oeuvre sera prolongée de nombreuses façons, en particulier par Wicksteed ( 1844- 1927) et son Common sense of Political Economy ... notamment avec la règle de l'épuisement du produit et l'instauration d'une fonction de production; de même, l'information certaine à propos du revenu marginal net...et l'idée que son utilité étant décroissante, un pari social soit possible ( Friedman/ Savage).

La difficulté reste à connaître les mécanismes de répartition en fonction de la productivité marginale en valeur, ce qui conduit aux règles bien connues de l'épuisement du produit et aux fonctions de production homogènes de degré un.

Wicksteed ( Essays on the coordination of the Laws of Distribution, 1894) s'y attela en vain et la solution sera apportée par Enrico Barone ( recension des Essays non publiée en 1895) et officiellement par Knut Wicksell ( Suédois, 1851- 1926) ( Essay on the coordination of the Laws of distribution).
Avec ces auteurs , finit de s' élaborer la problématique théorique de la valeur et de la répartition: en particulier le problème du lien entre la nature du capital et la productivité marginale en valeur donnera lieu à la grande controverse entre les deux "Cambridge". Les conditions de la fondation de l'école suédoise (Wicksell ne trouvera de poste de professeur que deux ans avant sa retraite) pourraient être comparées à celles de l'école marginaliste américaine avec John Bates Clark.
Avec ce dernier s'élabore une nouvelle théorie de l'entrepreneur, lui reconnaissant une rémunération spécifique, liée à sa capacité à maîtriser le risque.


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