Jean TIROLE

Jean Tirole, prix Nobel d'économie 2014, est avant tout un bourreau de travail. Près de 200 publications dans des revues internationales, plus d'une dizaine de livres écrits, la création et l'animation de l'Ecole d'économie de Toulouse, cofondée avec Jean-Jacques Laffont, décédé prématurément, professeur à la fois aux Etats-Unis et en France... Peu de chercheurs ont une telle capacité pour produire autant de travail. Pas facilite du coup de décrire son œuvre, difficile à résumer simplement.

Un ingénieur-économiste

Jean Tirole est l'héritier d'une tradition typiquement française, celle de l'ingénieur-économiste. Dès le XIXe siècle, des ingénieurs comme Jules Dupuit ou Antoine-Augustin Cournot développaient une approche de l'économie fondée sur l'application des mathématiques. Les diagrammes d'offre et de demande qui font les délices des étudiants d'aujourd'hui datent de cette période. Plus tard, les frères Walras, mais aussi les autres prix Nobel d'économie français (Gérard Debreu en 1983 et Maurice Allais en 1988) peuvent être rattachés à cette approche, que l'on pourrait qualifier de "mathématiques sociales".

L'ingénieur social français est celui qui va s'appuyer sur sa maîtrise des mathématiques pour aborder les questions sociales, faisant de la science "pure" un moyen de régler les questions sociales. Il y a une dose de paternalisme dans cette façon de voir les choses : l'ingénieur-économiste à la française est celui qui transcende les clivages politiques, se place en technocrate éclairé au-dessus de la mêlée, pour fournir une vision rationnelle et dépassionnée - le langage mathématique étant l'outil de cet apaisement, à la fois limitant la compréhension à une élite, et en se passant d'un langage oral qui peut être trop chargé de passions.

Vous aurez bien du mal à savoir pour qui vote Jean Tirole en l'écoutant, ou en lisant ses articles. Cette façon de dépassionner les sujets suscite de nombreuses critiques. Beaucoup reprocheront aux mathématiques de dissimuler une défense du statu quo. Ce n'est pas une critique dépourvue d'intérêt, à condition d'offrir une alternative intéressante, ce qui est rare.

La structure des marchés au centre de ses préoccupations

Antoine-Augustin Cournot, à son époque, décrivait le duopole, situation où deux entreprises se partagent un marché. Jean Tirole a consacré sa carrière à la question de la structure des marchés sur lesquels les participants ont un pouvoir. Nous ne sommes pas là dans le "marché parfait" mais dans des marchés réels, où les intervenants ont un pouvoir. Cela pose à la fois des questions descriptives - comment vont agir les participants à ce marché en fonction de son mode de fonctionnement - et des questions plus prescriptives : comment ces marchés doivent-ils être organisés pour bien fonctionner, dans l'intérêt du plus grand nombre ?

Toute l'œuvre académique de Jean Tirole s'organise autour de ces questions : trouver comment décrire, modéliser le comportement des acteurs, et définir comment un marché doit être organisé, ce que peuvent faire les gouvernements, les régulateurs, les participants, pour en améliorer le fonctionnement. Et, au désespoir du blogueur qui voudrait offrir à son lecteur une réponse tenant en une phrase, on peut résumer son approche à l'idée suivante : c'est compliqué.

Il n'existe pas de solution unique, applicable en tout temps et en tout lieu, qui permettrait aisément de savoir comment agir en fonction de la structure de tel ou tel marché. La technique de Jean Tirole est celle du cas par cas, de l'identification des configurations et de solutions qui ne sont pas généralisables.

Un changement d'approche

Prenez l'exemple d'un gouvernement qui fait appel à une entreprise pour lancer un programme d'armement (par exemple, un nouvel avion de chasse). Un contrat est conclu avec une entreprise. Mais celui-ci va prendre du temps, des difficultés imprévues seront rencontrées, de nouvelles techniques vont être découvertes et certains aléas vont se produire : il est donc probable que l'entreprise demande à être payée plus. Et le gouvernement ne pourra qu'accepter sous peine de perdre tout ce qui aura été dépensé, ce qui incite l'entreprise à abuser de cette certitude. Comment structurer le contrat de marchés publics autour de ce problème ?

Avant Jean Tirole, la réflexion des économistes s'organisaient autour de la détermination du prix adapté. C'est-à-dire faire en sorte que le marché fonctionne comme s'il était concurrentiel, même s'il ne l'est pas. Jean Tirole - avec son collègue Jean-Jacques Laffont - a complètement changé cette approche en intégrant, avec la théorie des jeux, le comportement stratégique des acteurs, et l'information imparfaite entre un donneur d'ordres et un exécutant.

Dans notre exemple, le gouvernement ne sait pas observer ce que fait l'entreprise, il doit la croire sur parole lorsqu'elle annonce des surcoûts inévitables. Il faut donc établir des mécanismes contractuels pour éviter que l'entreprise abuse de sa position.

Des "marchés biface" à l'image d'American Express et Netflix

Cette approche a suscité rapidement beaucoup d'intérêt, dans des années 1980, où l'on privatisait des activités et ou les gouvernements passaient d'un contrôle direct sur des secteurs d'activité à la régulation des marchés. Elle peut être appliquée à de nombreux secteurs. Comment éviter que les dirigeants d'entreprises n'abusent de leur position, et ruinent les entreprises et les actionnaires dans leur intérêt personnel ? De quelle façon pourrait-on éviter que les banques prennent trop de risque, sachant qu'elles sont tellement importantes qu'il faudra les sauver ? Cette description du "too big to fail" date de plus de dix ans avant la crise financière.

Jean Tirole est particulièrement connu pour avoir étudié les "plateformes", ou "marchés biface" et la façon dont la concurrence s'y organise. Il s'agit d'entreprises qui, pour réussir, doivent attirer deux groupes différents d'utilisateurs. Prenez par exemple American Express. Pour que les clients achètent sa carte, celle-ci doit être acceptée dans de nombreux commerces. Mais pour que les commerçants acceptent la carte American Express, il faut que celle-ci soit utilisée par de nombreux clients... Cela vaut aussi pour un standard de vidéo. Les clients s'abonneront à Netflix s'ils savent qu'ils pourront y trouver de nombreux films. Mais les studios n'y mettront leurs films que s'ils y trouvent des clients. Ces problématiques sont centrales pour de nombreux secteurs d'activité : elles détermineront le succès ou l'échec des moyens de paiement électroniques à venir.

La proposition d'une "taxe de licenciement"

Jean Tirole ne s'est pas contenté de chercher, il a aussi toujours voulu transmettre. Il écrit non seulement des articles de recherche (en grand nombre) mais aussi des manuels. Son manuel d'organisation industrielle a 30 ans, mais reste le premier ouvrage utilisé pour aborder ces questions. Il a aussi plus récemment écrit un manuel sur le financement des entreprises et la façon dont celui-ci résulte de la volonté des actionnaires d'exercer un contrôle sur les dirigeants. Il a aussi contribué dans les débats français.

On lui doit l'idée de traiter la question des licenciements à travers des amendes pour les entreprises qui en abusent, plutôt qu'en confiant à un juge la mission impossible de distinguer un "bon" licenciement d'un "mauvais". Il a aussi apporté des propositions sur le changement climatique, la propriété intellectuelle, la protection des consommateurs ou la réglementation de la grande distribution. Cela peut sembler bien prosaïque, loin des grands discours et des grandes théories : mais la France serait changée en bien si nos politiques s'y intéressaient plus.

Le succès de la Toulouse School of Economics

Jean Tirole a aussi, et surtout, créé à Toulouse (Haute-Garonne), avec Jean-Jacques Laffont, un centre de recherche dont l'objectif est d'attirer et de former des chercheurs de haut niveau, capable de publier et d'être reconnus au niveau international. A l'époque, cela manquait dans une France où les universités avaient peu de moyens et faisaient de la recherche, et où les grandes écoles avaient des moyens mais ne faisaient pas de recherche.

Le succès de ce qui est devenu la Toulouse School of Economics a inspiré la création d'une structure du même type à Paris. Cela peut sembler de la cuisine universitaire, mais il ne faut pas espérer disposer de chercheurs de talent pour aborder les questions qui intéressent l'économie et la société française sans ce genre de structures.

Ce prix Nobel est une belle récompense pour un chercheur exemplaire, travailleur et talentueux. C'est aussi la récompense d'un vrai cosmopolite, qui veut développer son pays en se liant avec le reste du monde, en cherchant à y apporter ce que le reste du monde a de meilleur.


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